Sur les « traces » de « Sigma 3 »

A l’occasion de la mise en ligne par le Centre Cinématographique Marocain de Wechma (Traces) de Hamid Benani (1970), Les Archives Bouanani vous proposent de découvrir « Sigma 3« , la première et unique société de production collective marocaine qui permit l’existence du premier long-métrage marocain reconnu internationalement : « Wechma est assurément le premier film maghrébin qui ait trouvé un style profondément original en écartant délibérément tout recours à des emprunts occidentaux« , écrit par exemple le critique engagé Guy Hennebelle(1).

« Wechma » peut être découvert ici : https://vimeo.com/415586046/bea225d401?fbclid=IwAR2V4D4DUzOLY8KDxGsRMeFAtX-Gd7De-Mp2RBSLlSoKu6pH4qH0B4Qg5CE

Ou là :

En 1970, alors que « les structures souvent trop coercitives du CCM« (2) sont pratiquement le seul moyen pour les cinéastes de trouver un salaire, un poste et de produire et financer un film, « un quatuor courageux » d’amis(3), dont certains se connaissent depuis leur formation à l’IDHEC, décident de se regrouper en un collectif qui doit leur permettre de produire ensemble leurs films en toute autonomie. Ce « groupement de cinéastes militants« (4), est appelé « Sigma 3« , et ces quatre réalisateurs sont : Mohamed Sekkat, Mohamed Abderrahmane Tazi, Hamid Benani et Ahmed Bouanani.

Ahmed Bouanani cite d’autres artisans essentiels à l’existence éphémère de ce collectif unique en son genre : Noureddine Saïl, « le porte-parole et le défenseur le plus acharné » du cinéma marocain, qui « fut pour beaucoup dans l’existence même d’un film comme Wechma »(5) ; Naïma Saoudi Bouanani, épouse de Bouanani, qui faisait « les costumes, le décor, la régie« (6) ; ou encore Tayeb Saddiki, qui aurait contribué à la réflexion autour du titre du film(6).

Noureddine Saïl se montre en effet ouvertement enthousiaste et salue (2) :

le travail collectif d’un groupe autonome de cinéastes conscients de leur marocanité et du rôle historique qu’ils se doivent de jouer au Maroc.

On trouve dans les Archives d’Ahmed Bouanani plusieurs variantes du sigle de « Sigma », qui devient très vite « Sigma 3 » (en référence peut-être au nombre initial d’associés ? ou bien à la revue « Cinéma 3 » ?) :

La lecture de ce premier contrat révèle que Sekkat ne semble pas initialement dans l’affaire. « Sigma 3 » a un capital de 10 000 dirhams, et les parts se répartissent comme suit : 11 parts pour Hamid Benani, 7 pour Tazi et 2 pour Bouanani. Malgré cela, l’égalité est censée régner entre les participants, et la hiérarchie traditionnelle du cinéma est mise de côté, en tout cas du point de vue financier, au profit du collectif. Le « salaire de production » (en période de production de film) de chacun des associés est en effet strictement égal, quel que soit le poste (technique, réalisateur, auteur) occupé par chacun. Enfin, « d’un commun accord, il a été convenu que la propriété littéraire de chacun est inaliénable » : malgré cet esprit collectif, le droit d’auteur est respecté et chacun reste strictement propriétaire de son scénario même après son adaptation à l’écran et « libre d’exploiter sous la forme qu’il entend sa création littéraire.« (7)

Des dissensions semblent être apparues au sein de l’équipe au cours d’un tournage difficile (dans un entretien avec Noureddine Saïl du 29/30 juin 1974 dans Maghreb Informations, Ahmed Bouanani évoque les « sacrifices » faits par les uns et les autres au nom de Wechma).

Wechma sera donc finalement la seule production de Sigma 3. Dans un édito du 13 avril 1973(2), Noureddine Saïl maintient cependant que ce qui fait l’importance de Wechma c’est peut-être

essentiellement le fait que ce film [ait] été l’œuvre d’un collectif de cinéastes. Ils furent quatre à mettre en commun leurs économies pour créer une maison de production, Sigma 3. Ils furent quatre à rassembler leurs énergies et leurs expériences pour donner naissance à une œuvre dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle provoque la réflexion positive et interpelle l’interrogation critique.

Les dissensions se creusent plus encore à l’heure de la diffusion du film, qui a un succès critique certain à l’international. Hamid Benani accompagne seul le film, précipitant la fin de cette « entreprise collective qui était en passe de devenir un modèle exemplaire pour la réalisation de films marocains de valeur. » (2) Alors que les quatre associés auraient dû tour à tour profiter de la structure de Sigma 3 pour réaliser chacun leur scénario (Bouanani en avait semble-t-il un tout prêt, « Attoufane », Le déluge (2), qui n’existera jamais), ils devront attendre encore une dizaine d’années pour réaliser leur premier long-métrage : Le Mirage (Ahmed Bouanani, 1980) et Le Grand Voyage (M.A. Tazi, 1981). Ahmed Bouanani (scénariste et réalisateur) et Mohamed Sekkat (prise de vue) collaboreront encore sur un film inachevé, Sidi Hmad Ou Moussa (1973), dont les bobines auraient été détruites, perdues ou impayées au moment du développement, et jamais montées.

Notes de bas de page :

  1. Cité par A. Bouanani dans un « Lexique du cinéma au Maroc » (annexe inédite de La Septième porte, 1982).
  2. N. Saïl, Maghreb Informations, 13 avril 1973 (édito).
  3. N. Saïl, Maghreb Informations, 4/5 novembre 1972, n°833
  4. A. Bouanani, « Introduction à la Chronologie filmographique des courts-métrages », variante inédite de La Septième porte, 1982
  5. « Lexique du cinéma au Maroc » (annexe inédite de La Septième porte, 1982).
  6. Ahmed Bouanani, entretien inédit avec Ali Essafi.
  7. Projets de contrat et de règlement intérieur de Sigma 3 retrouvés chez Ahmed Bouanani.

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